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Réunions
 
Réunion du 23 janvier 2009

Présents : Camille Lefebvre, Claire Médard, Isabelle Surun, Pierre Boilley, Simon Imbert-Vier, Henri Médard, Jean Schmitz.
Excusés : Karine Bennafla, Dominique Casajus, Michel Goeh-Akue, Pierre-Claver Hien.

Nous accueillons Caroline Roussy, doctorante qui étudie la frontière sénégalo-gambienne et s’associe à l’ANR.

Fonctionnement et organisation
- des difficultés administratives ont empêché la mise en route des financements à destination des participants à l’ANR en Afrique. Claire Médard va tenter de mettre en place les procédures nécessaires.
- le programme de la journée d’étude du 6 mars 2009 en collaboration avec l’ANR Géo&Co est terminé (voir par ailleurs). Nous espérons que nos collègues en Afrique pourront venir. Le financement peut se faire depuis Paris. Une réunion de l’ANR Frontafrique est prévue le 5 mars, à partir de 17h, pour échanger sur les travaux menés en Afrique, suivie d’un repas le soir.
- pour le site internet, nous allons prendre un hébergement supplémentaire suffisant pour conserver et mettre en ligne des documents et des enregistrements sonores. Nous allons prendre directement quatre ans, pour péreniser un peu au-delà de l’ANR elle-même.
- une journée de formation a lieu le 3 février sur "Edition Electronique en SHS". Simon s’y rendra pour l’ANR.
- Claire Médard présentera ses recherches à l’ANR durant la séance du 10 avril.

Informations diverses
- une ANR consacrée au Caucase et à l’Asie centrale (Isabelle Ahayon) nous propose un travail en commun. En effet, ces chercheurs sont confrontées également à la question des frontières imposées ou négociées, permettant des ouvertures comparatistes.
- une ANR fonctionne sur les frontières en Palestine (Cédric Parizot). Elle a organisé un colloque à Aix-en-Provence en novembre 2008.
<http://blog.univ-provence.fr/blog/m...> . Des passerelles sont possibles, mais le récent conflit a reporté les projets.
- Severine Awenengo, Jean-Pierre Chrétien et Pierre Boilley organisent un séminaire sur les frontières à partir de début mars (2/3, 6/4, 4/5, 8/6, à 17h, à Mahler ?)
- Jean Schmitz rend compte d’un colloque tenu à Dakar : "Construction historique de la notion de race en Afrique".

La séance se poursuit avec la présentation de résultats de ses recherches sur diverses frontières à Djibouti par Simon Imbert-Vier et des échanges sur les questions posées.


Je ne vais pas revenir sur l’historiographie des notions de frontière et de leur étude dans les disciplines scientifiques. En ce domaine, ma recherche a l’ambition d’inover dans la conception de la frontière (et donc des territoires), en ne se limitant pas à la frontière nationale (même entendue au sens large) mais en cherchant et étudiant d’autres frontières, celles qui ont réussi et celles qui ont échoué, et de confronter les effets des différentes frontières.
Mes recherches ont été orientées autour de cinq types de frontières : ethniques, administratives, nationales, commerciales et maritimes. Je vais essayer de donner quelques exemples pour chacune, avec dans l’idée de montrer la cohérence de l’ensemble, comment, un peu comme un système, elles participent à la fabrication du territoire.

La frontière ethnique
Djibouti est marqué, pour nous, par la distinction Afar/Issa. Officialisé par l’administration avec la création en 1967 du Territoire français des Afars et des Issas (TFAI), qui remplace la Côte française des Somalis (CFS). L’objectif, revendiqué à l’époque, est la suppression du mot « somalis » et l’expression des Afars. Mais d’où viennent ces mots : Afar et Issas.
Afar est l’autonyme, c’est ainsi qu’en langue afar on la désigne : « afar haf ». La première mention que j’en ai trouvé dans un texte remonte à 1955. Auparavant les Afars, dans l’ensemble de la littérature européenne, administrative, scientifique, commune... sont appelés Danakil (ou Dankali au pluriel), une dénomination d’origine arabe. En Ethiopie on parle des Adal. Afar devient assez courant à partir des années 1960.
La dénomination Issas, qui désigne un sous-ensemble des Somalis, n’est pas neutre non plus. Ce sont des « chefs Issas », ou du moins ainsi désignés, qui signent un accord le 26 mars 1885 mettant la côte sud du golfe de Tadjoura sous souverainté française. Or ils ne le signent pas, puisque le texte précise qu’ils ne l’ont accepté qu’oralement, ne parlant que somali et ne sachant écrire. Les « issas » s’opposent à d’autres sous ensembles somalis, comme « issacks », « gadaboursi » ou « darot » pour prendre les plus courants à Djibouti. Or, si l’on regarde comment sont différenciés ces sous-groupes somalis, on est surpris. Ainsi, j’ai étudié les arrêtés d’expulsions de CFS entre 1947 et 1963, période où ils sont publiés au Journal officiel. Ces arrêtés précisent la qualification « ethnique » des expulsés. L’analyse des 10 000 actes ainsi publiés permet de mettre en évidence la construction par l’administration coloniale de certaines de ces identités, puis leur rapprochement avec l’identité « djiboutienne » (anachronisme). Les Issas sont a priori Français, les autres a priori étrangers, si l’on rapporte les proportion d’expulsés à leur présence dans la population d’après des sources de même type (issues des administrations chargées de la répression).
Ces distinctions sont cartographiées, c’est à dire rentrent dans des limites ou frontières au sens où je l’entends. Depuis au moins 1894 on trouve sur des cartes la mention d’une limite entre les Afars (Danakils) et les Issas. Cette limite évolue, pour finir par se rapprocher de la frontière sud de la CFS.
Quels sont les critères de différenciation ethnique ? Comme toujours, très flous. Les analystes évoquent des « Somalis afarisés », des « Afars assimilés ». Un critère évoqué depuis les années 1930 est la forme des tentes... Un Djiboutien, qui se présente en 2006 comme Afar, est en fait de culture et langue somalie... Les Somalis revendiquent parfois la « somalité » des Afars, dont les nationalistes au contraire insistent sur leurs particularités.

La frontière nationale
A part les points côtiers, définis très rapidement en 1888 et 1891, et précisés pour le Nord en 1900-1901 (l’installation française à Djibouti date d’août 1884), les frontières de la CFS sont indéfinies très longtemps. En 1906 encore, dans l’annuaire statistique des Colonies, est indiquée une superficie de 120 000 km2, alors que le territoire actuel en fait 23000. C’est donc le territoire rêvé, celui de l’expansion coloniale qui disparaît avec Fachoda, mais aussi du chemin de fer. Il s’oppose à un autre territoire, celui de l’Ethiopie, que Menelik revendique en 1891 en abandonnant cependant la frange littorale. Les deux Etats posent une frontière en 1897, mais elle est basée sur des cartes fausses représentant un territoire qu’aucun ne connaît ni n’occupe. Cet accord marque cependant, même théoriquement, un recul de près de 50 km pour l’Ethiopie, qui paye son statut de « semi-souveraineté » malgré sa victoire à Adwa. Il est d’ailleurs symptomatique que cet accord n’est communiqué aux autorités coloniales qu’en 1906, lors de la négocation de l’accord tripartite, qui consacre l’influence française le long du chemin de fer.
En 1933-1934, il faut un an de négociations franco-anglo-éthiopiennes pour fixer le point de trijonction, et donc préciser la frontière sud-est. Mais surtout, il faut 10 ans, entre 1945 et 1955 pour fixer les frontières sud, ouest et nord-ouest, dans une négociation franco-éthipienne qui fait suite à une tentative de coup de force français en 1943 pour repousser la frontière au-delà de celle de l’accord de 1897. Cette négociation, si elle est ressentie comme une défaite par l’administration coloniale, représente malgré tout un décalage vers l’ouest aux dépends de l’Ethiopie. Il faut noter que la partie nord-est reste non-bornée, l’Ethiopie refusant de décider à la place de l’Erythrée avec laquelle elle est pourtant fédérée en 1952. C’ezst là qu’ont eut lieu des affrontements djibouto-érythréens en juin 2008.

Les limites administratives
C’est à l’intérieur de ce territoire imprécis, indeterminé, qu’à partir de 1927 commencent à être découpés des espaces administratifs. Ces espaces sont ceux qui s’inspirent le plus explicitement de réalités pré-coloniales. Ainsi la limite entre Obock et Tadjoura se légitime par celle des deux sultanats. Celle entre Tadjoura et Dikhil reprend des pistes caravanières. Par contre, Dikhil se veut explicitement comme recouvrant et dépassant la limite Afar-Issa. Quand à Ali-Sabieh, c’est l’espace du chemin de fer, de la plus ancienne pénétration. L’ajout en 2002 d’une 6e circonscription autour d’Alta, est clairement politique, destinée à renforcer le sud face au nord rebelle.
Ces frontières marquent l’appropriation de l’espace par l’administration, qui tente de s’imposer et d’imposer ses réalités aux flux mouvants des nomades.
J’ai étudié une autre limite administrative : les quartiers de Djibouti. Hors la « ville européenne », la « ville indigène » est divisée en quartiers, soumis à des règles particulières, et rattachés à des « ethnies ».
Il faut enfin mentionner un « limite impossible » : le barrage de Djibouti qui ceinture la ville pour en empêcher l’accès aux étranger de 1967 au début des années 1980 hors de toute légalité.

Le territoire ferroviaire
Concédé par Menelik en 1894, le chemin de fer commence à être construit en 1898, et atteint Dire-Dawa, qu’il créé, en 1902. Le « teritoire ferroviaire » est vu comme français. Ce sont des Français qui le gère, y exercent la police. Dire-Dawa est construite sur le modèle d’une ville coloniale (la seule d’Ethiopie), avec sa « ville européenne » et son « village indigène ». L’Ethiopie ne récupère par exemple la simple gestion de la voirie que dans les années 1930, et a du mal à faire accepter ses impôts.
L’autre aspect, est la négociation de 1908 qui impose à Menelik d’accepter l’accord tripartite de 1906 qui consacre la semi-souveraineté éthiopienne. Cet accord qui autorise la construction du train jusqu’à Addis Abeba, impose également un système de capitulations qui dure jusqu’en 1936.
Le chant du cygne du territoire français est le détachement de Dire Dawa, troupe militaire qui contrôle la ligne jusqu’à Awash, et surtout Dire Dawa, d’octobre 1935 à mars 1937. Après la Seconde Guerre mondiale, la France récupère la ligne, mais les temps ont changé. La société devient de droit éthiopien en 1959, mais il faut attendre 1975 pour que son directeur général (exécutif) soit un Ethiopien.

Identités
C’est à partir de ces frontières, de leurs interractions, de leurs contradictions, que j’ai débouchés sur les problèmes identitaires. Les identités ethniques, j’en ai parlé, mais aussi la construction d’une identité devenue nationale, celle des Djiboutiens.
Ce n’est qu’en 1981 qu’une loi précise la nationalité djiboutienne, de façon extrêmement restrictive. Sont djiboutiens ceux qui étaient français à l’indépendance (pour ceux nés après l’independance, il faut avoir ses deux parents djiboutiens). C’est à dire que l’identité djiboutienne se base sur la représentation coloniale. Or, justement, le processus colonial d’attribution de la nationalité a été très compliqué. D’abord à cause de la difficulté à mettre en œuvre le principe républicain de la nationalité (depuis 1889) : le double droit du sol. Comment identifier les personnes nées sur un territoire indéfini ? Il a donc fallu inventer des critères, dans l’arbitraire le plus total. C’est donc l’identité « ethnique », voir « tribale », et lignagère qui a été retenue, sur des critères clairement politiques. On a identifié des chefs, puis des individus « liges », en identifiant des groupes familiaux. Ce processus a duré au moins de 1943 (études de Chedeville) jusqu’à la « mission d’identification » dirigée par Magendie de 1972. Ce n’est qu’en 1976, en vue de l’indépendance, que les portes furent ouvertes avec un retour à la loi générale française et une « naturalisation » massive. Ce rapport à la nationalité djiboutienne s’est poursuivi avec les mêmes contradictions après l’indépendance.

Ce travail s’est effectué dans un cadre universitaire, lui imposant un certain nombre de contraintes (ce qui présente des avantages et des inconvénients). Ainsi il a du être présenté au bout de cinq ans.
Les limites de ce travail sont :
- basé principalement sur des sources d’archives, qui tendent à exclure les acteurs locaux,
- limité à la période coloniale,
- nécessité d’aller reconstituer la trame événementielle, en raison du très faible nombre d’études universitaires antérieures.
Les deux premières étaient intrasèques au projet initial, ou presque. Je dirais que sur ces contraintes, j’ai construit. La dernière est une limite de l’historiographie djiboutienne, qui est quasi inexistante, et j’ai du reconstituer des chronologie et des événements avant de pouvoir les intégrer dans une analyse.
Par contre, cette recherche qui part d’une abstraction, la frontière, est parvenue, me semble-t-il à redescendre à l’humain, voir aux individus.

Il reste des questions non résolues, dont celle de la permanence des frontières à Djibouti au-delà de la période coloniale. Djibouti en lui même n’est me semble-t-il pas conçu avant sa création par le colonialisme français. C’est une hypothèse à travailler, que je formalise en disant qu’il n’existe pas un territoire autour du golfe de Tadjoura avant la colonisation. Ce qui ne signifie pas qu’il n’existait pas des frontières et/ou limites dans cet espace, mais qu’elles ne définissaient pas cet espace. Cette entité politique contemporaine correspond à un territoire et une identité créés par des interventions exogènes durant la période coloniale.

 

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